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Entre "contrats d'objectifs" et "thèmes de convergence", on peut dire que, dans l'Éducation Nationale, l'usine à gaz a le vent en poupe.
A l'heure où le Haut Conseil de l'Enseignement reconnaît (enfin) que près de la moitié des élèves entrent au collège avec des difficultés qui compromettent sérieusement leur scolarité, à l'heure où certains rapports dénoncent l'excès de temps scolaire dévolu à des activités péri-éducatives, on cherche le salut (ou du moins les économies) dans une plus grande autonomie des établissements, dans l'adaptation de l' "offre" pédagogique au "public", dans la recherche d'une gestion optimisée des moyens alloués, sur le modèle du management d'entreprise.
Avant tout, l'auteur de ces lignes souhaite affirmer son adhésion à l'idée que l'argent public doit être utilisé de façon responsable et que l'école, parce que sa mission est essentielle, a le devoir d'être efficace : d'un certain point de vue, contrairement à ce qu'ont répété à l'envi nombre de syndicats, l'école DOIT être rentable.
Ce souci ne doit pas faire oublier qu'un collège n'a pas grand chose à voir avec une entreprise. Il ne faut pas oublier que, si une industrie a la main sur certains facteurs de productivité, aucun enseignant n'a de moyen d'agir sur les facteurs sociaux dont le déterminisme sur la réussite scolaire est si important. Il ne faut pas oublier que les difficultés scolaires installées ne se résolvent pas par des méthodes pédagogiques miraculeuses, fussent-elles "individualisées". En dix ans à peine, on est revenu de tellement de choses : travaux croisés, ATP, IDD... A-t-on jamais évalué le coût de tels dispositifs ? A-t-on jamais évalué le coût de la diminution des enseignements fondamentaux, qui prive de bases solides, en terme de soutien, de redoublements, de projets "personnalisés" (donc hors de prix) ? A l'école, les gains de productivité se font-ils par une diminution des horaires disciplinaires ? Et l'efficacité de ces pédagogies de projets qui, de la séquence à l'IDD, du PPRE au thème de convergence, s'imposent comme seul modèle pédagogique valable, l'a-t-on évaluée ? Faut-il continuer de déstructurer toujours plus les apprentissages malgré ce qu'ont signalé les rapports déjà mentionnés ?
Il semble bien que ce soit la voie retenue par nos dirigeants. Car qui ne voit que contrats d'objectifs et thèmes de convergence vont accentuer les travers déjà existants du collège : la dispersion des contenus disciplinaires dans des projets plus ou moins fantaisistes, l'agitation stérile dans un souci de promotion personnelle, la multiplication des "projets-vitrines" qui délaissent l'essentiel, le zapping hystérique de projet en projet, cette course en avant qui ne prend jamais ni le temps de la réflexion véritable ni celui du bilan de l'expérience... Pour échafauder toutes ces usines à gaz, les professeurs vont continuer de perdre leur temps en réunions administratives au lieu de le consacrer à une étude indispensable, mais de plus en plus compromise par la prolifération des tâches annexes, les enseignements fondamentaux vont continuer de passer à l'arrière-plan au profit des activités péri-éducatives, les méthodes farfelues vont continuer de proliférer... et je puis prédire que nous aurons besoin de toujours plus de soutien, de remédiation, de remise à niveau...
Par ailleurs, cette volonté de laisser aux établissements une autonomie sans cesse croissante, avec la possibilité d'adapter, sur projet, leur dotation à des besoins supposés, de créer plus d'options ici, plus de soutien là, des projets "patrimoine local", "cirque", "santé", "connaissance de l'huître", "slam" ici, "opéra", "astronomie", "volcans" ailleurs, menace une mission fondamentale de l'école : celle d'incarner le monde commun, dont elle est la première expérience. Dans tous les collèges de France, les horaires disciplinaires doivent être les mêmes, et aussi les contenus, ceux qui fondent, par-delà les particularismes sociaux ou régionaux, la culture commune, et transmettent les valeurs de la République. L'école ne doit pas être le lieu qui intègre les particularismes, mais au contraire le lieu qui les gomme. C'est à cette condition seulement qu'elle peut être un terreau d'égalité, et un lieu de formation du citoyen en tant qu'il devient capable de prendre en compte le bien commun et plus seulement son intérêt propre.
En un mot, cette démarche gestionnaire est en opposition totale avec le souci de recentrer l'école sur les fondamentaux, elle prépare exactement l'inverse, c'est-à-dire de nouveaux gaspillages, et une nouvelle baisse des résultats (même s'il est tout aussi prévisible que cette baisse sera masquée, comme d'habitude, par la manipulation des différents "indicateurs").
SOYONS GESTIONNAIRES... Mais des gestionnaires intelligents !
Coupons court aux usines à gaz coûteuses et ravageuses. Et laissons aux professeurs le temps et les moyens d'enseigner - ce qui est probablement le moyen le plus sûr d'avoir une école efficace.
- Laissons les "contrats d'objectifs" aux entreprises ;
- Garantissons partout les mêmes horaires disciplinaires, et revoyons à la hausse le nombre d'heures consacré à l'apprentissage du Français, dont la maîtrise est une condition première à tous les autres apprentissages ;
- Garantissons partout les mêmes contenus, sans prétendre jamais que tel ou tel projet "transdisciplinaire" peut se substituer à tout ou partie d'un enseignement disciplinaire, comme on le fit avec les IDD ;
- N'imposons rien a priori en terme de projets interdisciplinaires : les professeurs, quand on leur laisse le temps d'enseigner, sont tout à fait capables d'élaborer de vrais projets pédagogiques en dehors de toute usine à gaz.
Véronique MARCHAIS.
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